Aujourd’hui, j’ai choisi de vous parler d’un géant, au propre (il mesurait près de 2 mètres) comme au figuré, un immense saxophoniste, au travers d’un livre qui vient de paraître !

Les mémoires d’un géant

C’est en 1987 que Dexter Gordon a commencé à rédiger ses mémoires.

Mais c’est après son décès, en 1990, que Maxine Gordon, sa veuve, a entrepris de terminer leur rédaction.

Elles viennent de paraître traduite en français par Philippe Carrard aux éditions Lenka Lente sous le titre de « Dexter Gordon, Sophisticated Giant ».

A l’origine, Dexter les avait baptisées « The Saga of Society Red ».

« Society Red » était le surnom qu’on lui avait attribué lors de ses débuts à 17 ans dans l’orchestre de Lionel Hampton.

Ce surnom faisait référence à ses tenues vestimentaires qu’on aurait qualifiées, chez nous, de zazous.

C’est également le titre d’une de ses compositions en 1961.

Plus de 300 pages d’anecdotes, de tranches de vie alternant entre des textes rédigés à la 3ème personne par Maxine Gordon et de citations des écrits initiaux de Dexter lui-même.

On y trouve également quelques photographies d’archive (trop peu nombreuses mais ce n’était pas le but) et une bibliographie riche de 8 pages !

Les débuts

Né en 1923 à Los Angeles, Dex (un autre de ses surnoms) aura eu une carrière riche et animée partagée entre les Etats-Unis et l’Europe.

D’une famille aisée, il découvre la clarinette à 13 ans mais adopte le saxophone alto à 15, puis le ténor à 17, âge auquel il débute sa carrière professionnelle.

Débuts que Dexter aimait bien raconter :

« Un après-midi de 1940, j’avais à peine 17 ans, je reçois un coup de téléphone de Marshall Royal (saxophoniste de l’orchestre de Lionel Hampton).

J’ai pensé qu’un de mes camarades de classe voulait me faire une blague et j’ai raccroché. »

Le téléphone a sonné à nouveau et, cette fois-ci, j’ai entendu, sidéré : « Lionel Hampton recherche un saxophoniste ténor, veux-tu venir passer une audition ? ».

J’y suis allé, j’ai joué 2, 3 trucs puis je suis rentré chez moi incrédule. Trois jours après, j’étais dans le bus avec le reste de l’orchestre. »

Au gré des tournées, il multipliera les rencontres avec d’autres grands, et il cite, en particulier Lester Young et Ben Webster qui resteront ses modèles.

Il quittera l’orchestre du grand Lionel en 1943.

Ensuite, Long Tall Dexter (encore un surnom) jouera dans les orchestres de Fletcher Henderson et de Louis Armstrong et partagera la scène et les studios avec des géants nommés Nat King Cole, Billy Eckstine, Tadd Tameron, Kenny Dorham, Bud Powell, Charlie Parker, Max Roach et bien d’autres dont Miles Davis.

Dans son autobiographie, Miles Davis se souvient avoir joué avec Dexter au Royal Roost à Broadway en 1948.

Il raconte une de leurs discussions animées sur les tenues vestimentaires de Miles :

« Tu ne peux pas sortir en t’habillant comme ça ! » lui reprochait Dexter.

« Mais ce sont des costumes hors de prix que je porte ! » répondait Miles.

« Ce n’est pas une question d’argent, il s’agit d’être à la mode et ce que tu portes ne l’est pas du tout ! »

Miles raconte qu’il a cédé et il a acheté un costume gris cintré, qui semblait trop grand pour lui mais qu’on le voit porter sur de nombreuses photos de cette époque.

Entre 45 et 50, Dexter Gordon a été l’un des sidemen les plus demandés.

C’est au cours d’une tournée qu’il a rencontré, à Détroit, un autre saxophoniste, Wardell Gray avec qui il a noué une belle amitié qui a duré jusqu’à la disparition de ce dernier en 1955.

Lorsqu’il était à Los Angeles, Dexter passait ses soirées dans les jam-sessions des clubs de Central Avenue.

Ces soirées, il les partageait souvent avec Wardell avec lequel il se livrait à de véritables « battles de saxophones ».

Dexter raconte :

« Les soirées commençaient avec des groupes parfaitement constitués, section rythmique et une bonne dizaine de souffleurs. Mais, au petit matin, le plus souvent, il ne restait que Wardell et moi ».

C’est une de ces soirées, qui a été immortalisée, le 12 juin 1947, dans un album baptisé « The Chase ».

Dans cet enregistrement, où ils sont accompagnés par Jimmy Bunn au piano, Red Callender à la contrebasse et Chuck Thomson à la batterie, les deux ténors y rivalisent d’invention et de virtuosité.

On écoute « The Chase » qui est aussi le titre de la première plage de l’album.

La refuge européen

Malheureusement, comme beaucoup de ses collègues, il tombera dans la drogue et connut une longue période d’inactivité dans les années 50.

Il connaitra la prison pour possession d’héroïne mais réussit quand même, en 1955, à enregistrer quelques albums.

Il n’aimait pas cette période de sa vie et avait volontairement sauté cette décennie dans la version initiale de sa bio.

Période compliquée, en effet, entre héroïne, mauvais coups, discrimination raciale et prison.

Concernant son addiction à l’héroïne et la prison, Dexter raconte, lors d’une interview :

« Aller en prison a aussi des aspects positifs. Vous vous reposez et vous faites du sport. Bref, ce sont des vacances forcées qui vous obligent à réfléchir. C’est là que, contrairement à Bird, Fats Navarro et d’autres, j’ai décidé d’arrêter l’héroïne. La prison m’a sauvé la vie ! »

En 1962, il décide de s’éloigner de tout ça et s’installe en Europe pour 15 ans.

Entre Paris et Copenhague, il jouera et enregistrera avec d’autres musiciens américains expatriés (Ben Webster, Bud Powell, Kenny Clarke).

Mais pas seulement, on le retrouve également aux côtés des contrebassistes Pierre Michelot et Niels-Henning Orsted Pedersen ou du pianiste espagnol Tete Montoliu.

Petit clin d’œil en passant, lors de son séjour à Copenhague, il rencontre la famille Ulrich et sera le parrain du petit Lars.

Lars Ulrich qui deviendra quelques années plus tard, le batteur du groupe de rock Metallica.

Même si l’accueil européen a été exceptionnel, Dex n’a jamais coupé les ponts avec le milieu musical américain et continue d’enregistrer quelques albums, au gré de voyages rapides.

Tenant d’un jazz plutôt bop, il s’opposera aux mouvements free et jazz-rock des années 60 et 70.

A son retour aux États-Unis en 1976, Dexter Gordon fut accueilli en triomphe et il formera son propre quartet avec lequel il se produira dans les grands clubs de New York.

Il enregistrera plusieurs albums pour Columbia.

Le cinéma

C’est en 1985 que la carrière de Dexter Gordon prit une tournure inattendue.

Ce jour-là, Bruce Lundvall, président de Columbia, reçoit un appel du pianiste et producteur français Henri Renaud :

« Bertrand Tavernier veut des vrais musiciens de jazz pour un film sur le séjour de musiciens américains en France ! »

« J’ai immédiatement répondu Dexter Gordon », raconte Lundvall.

« Parfait, pouvez-vous arranger une rencontre entre Dexter et Bertrand ? »

A la sortie du rendez-vous, la décision est prise par le réalisateur : « Dexter est parfait pour le rôle ! »

« Autour de minuit » est sorti en 1986 et a été un des meilleurs films sur les musiciens de jazz, musique qui était la passion de son réalisateur, Bertrand Tavernier qui nous a malheureusement quitté il y a quelques jours.

Le casting du film ressemble au programme d’un festival de jazz magique : Herbie Hancock, Freddie Hubbard, John Mc Laughlin, Wayne Shorter, Pierre Michelot, Bobby McFerrin, Chet Baker, … et bien sûr, Dexter Gordon dans le rôle principal.

Dexter Gordon a été nominé pour le meilleur acteur aux Oscars 1987 et Herbie Hancock, qui a signé la musique a obtenu l’Oscar et le César, la même année.

Il nous a quitté en 1990, à l’âge de 67 ans, et laissera l’image d’un musicien exceptionnel et d’un homme apprécié de tous.

Dizzy Dillespie dira, en parlant de Dexter Gordon :

« Il a tout fait faux mais ça c’est bien terminé ! »

Il a légué une impressionnante discographie de près de 50 albums en tant que leader et de nombreux autres en tant que sideman.

Plus rare chez les musiciens de jazz, il a aussi une filmographie significative.

Outre « Autour de minuit » de Bertrand Tavernier, il a aussi tenu un petit rôle dans deux films :

  • « Prisons sans chaines » en 1955, lors de son séjour à Chino, la grande prison de la région de Los Angeles.
  • « L’éveil » de Penny Marshall en 1990 où il a cotoyé Robert De Niro et Robin Williams.

Pour terminer cette chronique, je vous propose d’écouter une des compositions les plus emblématiques de Dexter Gordon (et qui est en même temps mon dessert préféré) :  « Cheese Cake ».

Cette version a été enregistrée en août 1962 sur l’album « Go ! » pour Blue Note et réunit Sonny Clark au piano, Butch Warren à la contrebasse, Billy Higgins à la batterie et, bien sûr, Dexter Gordon au saxophone ténor.

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