Clifford Brown en 1956

Au moment de choisir le sujet de cette chronique, je savais que j’allais vous parler d’un trompettiste. J’ai longtemps hésité entre deux grands trompettistes de la période hard bop.

J’ai écouté l’un, l’autre, difficile de les départager… et puis finalement, c’est un saxophoniste qui m’a aidé à choisir.

C’est donc grâce à Benny Golson que j’ai finalement décidé de vous parler de la courte mais riche carrière de Clifford Brown.

Une météore surdouée et adorable à la fois

On parle souvent des vedettes du rock et de la pop disparues à 27 ans mais on ignore aussi souvent ces magiciens du jazz qui nous ont quittés au même âge, voire plus jeunes.

Et ils sont nombreux !

C’est le cas de Clifford Brown disparu à 26 ans, tout à la fois un musicien surdoué et adoré de tous ses alter-egos et en même temps un homme exemplaire.

Ce qui n’a pas été très fréquent dans ce milieu, il faut bien l’admettre.

En effet, on imagine mal, surtout après les vies difficiles de Lester Young, Charlie Parker et tant d’autres, un jazzman de génie qui, après une enfance et une adolescence sans histoire, deviendra un modèle d’équilibre et de lucidité.

Clifford Benjamin Brown, dit « Brownie » jouait de la trompette, buvait du jus de fruit et fumait une ou deux cigarettes les soirs de « lâcher prise ».

Trompettiste virtuose, compositeur et arrangeur, il a passé son temps à rechercher ce qui pouvait le rapprocher de la perfection.

Dans « Le roman d’un enfant sage », la biographie qu’il lui consacre en 2001, Alain Gerber dit de Clifford Brown :

« Le rêve de Brownie n’était rien de moins que la recherche du chorus parfait. Définitif. Le chorus pour en finir une bonne fois avec tous ces chorus qui n’en finissent pas d’être des commencements ».

Les premières années

Clifford Brown découvre la trompette à 14 ans et commence, dès lors, une éducation musicale sérieuse auprès de musiciens de sa région natale.

Lors de ses études, il complètera sa pratique de la trompette par l’approfondissement de ses connaissances théoriques et par la découverte du piano, du vibraphone et de la contrebasse.

De premiers groupes en jam sessions, il multipliera les rencontres : Kenny Dorham, Jay Jay Johnson, mais aussi Charlie Parker, Fats Navarro et bien d’autres.

Petit avertissement du destin, en 1950, il a à peine 20 ans, il sera victime d’un accident de la route et restera immobilisé pendant plus un an.

A son retour, sa carrière démarre réellement : il enregistre avec l’orchestre de Chris Powell, en tant que pianiste et trompettiste.

Il travaille avec Jimmy Heath où il est remarqué par Tadd Dameron qui lui demande d’enregistrer avec lui.

Clifford accompagnera également Dinah Washington dans quelques enregistrements.

Clifford Brown et Gigi Gryce
Clifford Brown et Gigi Gryce

Et c’est aussi l’époque du premier disque sous son nom pour Blue Note avec Art Blakey, Percy Heath, Charlie Rouse et Gigi Gryce.

Il fera une tournée européenne avec le grand orchestre de Lionel Hampton (dont il se fera exclure pour des raisons contractuelles).

Le grand Quincy Jones dira de lui :

« L’assurance du jeu de Clifford reflétait l’âme d’un jeune artiste en plein épanouissement qui aurait dû avoir sa place à côté de Charlie Parker, Dizzy Gillespie ou Miles Davis. »

La maturité

En 1954, Clifford Brown rencontre le batteur Max Roach et ils forment un quintette avec le saxophoniste Harold Land, les pianistes Carl Perkins puis Richie Powell et le bassiste George Morrow.

C’est Max Roach qui présenta Emma LaRue Anderson à Clifford. Elle était étudiante en musique classique à l’Université de Californie du Sud.

Totalement ignorante du jazz, de sa théorie et des clés de la musique de l’époque, le be-bop, elle raconte :

« Quand j’ai rencontré Clifford, j’étais une snob ! J’étais en train de rédiger ma thèse dans laquelle je démontrais que le jazz n’était pas une véritable forme d’art. »

Lors de leur rencontre, LaRue n’a pas hésité à le dire à Clifford et a tenté de le convaincre de prendre des cours de musique classique, qui était, selon elle, la seule vraie musique.

Elle l’a présenté à l’un de ses professeurs de musique qui lui répondit :

« Mais cet homme est un génie de la musique ! Vous ne comprenez pas la complexité de ce qu’il joue. La musique classique est formelle, structurée, la sienne jaillit de l’âme pure, libre. »

LaRue raconte qu’ensuite : « Bien que totalement incrédule, j’ai commencé à écouter sa musique. J’ai posé plein de questions à Clifford et, finalement, j’ai fini par être convaincue. »

Ils se sont découverts amoureux l’un de l’autre et de la même musique :

« Un soir étoilé, nous sommes allés à la plage de Santa Monica.  Clifford jouait avec les sons des vagues de l’océan Pacifique qui l’accompagnaient.

La musique était magnifique !

Il venait d’écrire un morceau que j’entendais pour la première fois.

Il l’a appelé « LaRue ». Il m’a demandé de l’épouser et d’épouser sa musique en même temps. »

C’est une autre composition de Clifford dédiée à LaRue que je vous propose d’écouter : « Joy Spring », c’était le surnom affectueux qu’il lui donnait dans l’intimité.

Enregistré en 1954 par le quintette de Brown et Max Roach, ce titre est emblématique de cette période du bop.

Le saxophone d’Harold Land donne la réplique à la trompette de Clifford où ils alternent des solos endiablés et des phrases aux mélodies raffinées truffées des citations typiques du jeu de Clifford.

Le tout posé sur une rythmique impeccable où l’on retrouve la batterie de Max Roach, le piano de Richie Powell et la contrebasse de George Morrow.

Le jeu de Clifford Brown

LaRue écrira plus tard sur sa vie avec Clifford :

« Pendant notre courte vie commune, on s’amusait et Clifford s’entrainait. On voyageait et Clifford s’entrainait. Nous avons eu un fils et Clifford s’entrainait. Il expliquait la musique à Clifford Jr et il s’entrainait tout en tenant son fils sur ses genoux. C’était un monstre de travail ! »

Tous les spécialistes sont unanimes, le jeu de Clifford Brown était exceptionnel : lyrisme, virtuosité, imagination et longues phrases mélodieuses.

Donald Byrd, un autre trompettiste hard bop de 2 ans son cadet, disait de Clifford Brown :

« Encore aujourd’hui, son jeu reste inégalé et inoubliable.

Je peux en témoigner par les nombreuses demandes que je reçois pour expliquer son approche de l’art de jouer de la trompette.

Les trompettistes qui l’ont cotoyé ou précédé, tels que Roy Eldridge, Clark Terry, Art Farmer, Nat Adderley ont tous été impressionnés par son implication et son formidable talent.

Il a impressionné ses contemporains et influencé de façon étonnante les musiciens des générations suivantes tels que Wynton Marsalis, Terrance Blanchard ou Randy Brecker.

Ils se sont tous inspiré de lui et n’hésitent pas à citer des extraits de ses fameuses improvisations lors de leurs prestations. »

Parti trop tôt, beaucoup trop tôt

Clifford Brown poursuit tournées et enregistrements avec son quintette (dans lequel Sonny Rollins a remplacé Harold Land et Richie Powell (le frère de Bud), a remplacé Carl Perkins.

A la même époque, il enregistrera avec Zoot Sims puis accompagnera Sarah Vaughan et Helen Merrill.

En mars 1956, il enregistre avec Sonny Rollins pour l’album Sonny Rollins Plus 4.

On trouve également l’enregistrement de concerts avec Max Roach.

Pendant toute cette période, il continue a participer à de nombreuses jams dont celle du Music City Club de Philadelphie le 25 juin 1956.

Plus tard, cette nuit-là, Clifford Brown embarque dans la voiture de Richie Powell pour rejoindre Chicago à quelques 1250 km de là où ils devaient jouer le lendemain.

C’est Nancy, la femme de Richie qui conduisait quand, sous la pluie, après 3 heures sur la Pennsylvania Turnpike, la voiture fait une embardée et quitte la route.

Les trois passagers seront tués sur le coup.

Benny Golson raconte les réactions des musiciens à l’annonce de la mort de Clifford Brown :

Benny Golson« C’était dans la nuit du 27 juin 1956. Ce soir-là, je jouais à l’Apollo Theatre de New York avec l’orchestre de Dizzy Gillespie.

Alors que nous allions reprendre le concert après le 1er set, Walter Davis, Jr. est arrivé sur scène en pleurant, et a dit à tout le monde, « Vous avez entendu ? Vous avez entendu ? Brownie s’est tué hier.

Tout le monde pleurait, tous les musiciens étaient pétrifiés, incapables de retourner sur scène.

Mais, « the show must go on » et quand le rideau s’est levé, de nombreux musiciens pleuraient en jouant.

Ce drame a longtemps nourri les conversations entre musiciens. »

Benny Golson était vraiment très proche de Clifford Brown et sa disparition à moins de 26 ans l’a fortement marqué.

Au point qu’en 1957, il a composé un des plus beaux thèmes du répertoire en hommage à son ami : « I remember Clifford ».

« Cela m’a pris plusieurs semaines mais je n’avais jamais écrit une telle composition. Je voulais créer une mélodie qui laisse le souvenir de Clifford dans la mémoire du public » explique Benny Golson.

Cette mélodie poignante a été jouée par les plus grands, Oscar Peterson, Keith Jarrett, Bud Powell, Sonny Rollins, Stan Getz. Donald Byrd a été le premier à l’enregistrer.

Les paroles de Jon Hendrickx ont été chantées par Helen Merrill, Sarah Vaughan, Dinah Washington, Manhattan Transfer et même Ray Charles.

1958 - Paris, Olympia
Pour conclure cette chronique, je vous propose de l’écouter, enregistré à l’Olympia en 1958 par les Jazz Messengers du batteur Art Blakey avec Lee Morgan à la trompette, Benny Golson au saxophone ténor, Bobby Timmons au piano, Jymie Merritt à la contrebasse.

On remarquera une fois de plus que le monde du jazz est petit : Lee Morgan qui interprète ce morceau, était l’autre trompettiste dont je parlais au début de cette chronique.

Partager cet article

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur email